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lundi 9 avril 2018

L'ancêtre des Restos du Cœur : le Bateau-Soupe de Bordeaux !


(Source : www.delcampe.fr)


Les années sombres de la seconde guerre mondiale touchent à leur fin mais ce bateau ne reverra pas la paix. Sabordé par ses occupants ou touché par un bombardement allié, il s'enfonce dans les eaux de la Garonne. Ce bateau portait la devise OSIRIS, il était toutefois plus connu sous le nom du "bateau Soupe". 

Il est de nos jours souvent cité par les médias au début de l'hiver car il semble être l'ancêtre des "Restos du Cœur" et les journalistes aiment bien déterrer son nom pour écrire quelques lignes sur le sujet. Souvent, ces articles sont trop concis et finalement, nous ne savons pas grand chose de ce bateau...

En fait, son existence commence dans l'imagination d'un homme, Daniel IFFLA et paradoxalement, cet homme ne le verra jamais construit. Autre paradoxe, cet homme, véritable mécène dans beaucoup de domaines et notamment pour sa ville natale de Bordeaux, n'y a même pas été honoré : vous n'y trouverez pas de rue ou de square à son nom... Presque un siècle après sa mort, en 2006, une stèle et un buste sont érigés dans les jardins de l'Institut Pasteur à Paris car il en fut un bienfaiteur.


L'homme :


(Photo extraite du site Le Parisien, avec la légende : Osiris, de son vrai nom Daniel IFFLA, modeste Bordelais devenu riche mécène. Atelier de NADAR / RMN-GP)


Daniel IFFLA est né le 22 juillet 1825 à Bordeaux dans une modeste famille d'origine juive marocaine. Après avoir passé quelques années sur les bancs de l'école israélite des garçons à Bordeaux, il arrive tout jeune à Paris. 

Après des études à l'école Turgot, il est embauché à 15 ans comme petit employé de banque par l'agent de change MOREAU avant de faire carrière au sein de la banque de Jules MIRES et Moïse MILLAUD. 

Grâce à son travail, à son intelligence et exceptionnellement doué pour certains, ou grâce à l'investissement de la dot de sa future épouse pour d'autres, il réalise une fortune considérable à la Bourse à la fin de l'Empire. Après cela, il décide de se retirer de la vie financière pour vivre sa vie conformément à ses goûts. 
Petit, large d'épaules et solidement campé, il avait un beau tempérament, une bonne santé et une forte armature.

Heureux en affaires, il est également heureux en amour : il rencontre Léonie CARLIER, fille d'un entrepreneur en peinture, qu'il chérit et qu'il épouse en juin 1854. Hélas, il connut un drame avec la mort de son épouse le 13 octobre 1855 : elle meurt en couches, tout comme les jumeaux qu'elle met au monde. Osiris ne s'en remettra jamais, il ne se remariera pas et n'aura aucun enfant. A 30 ans seulement, il a tout perdu. 




Il passera une grande partie de sa vie à combler un vœux de sa femme : il devait trouver une solution pour être enterré au plus près de celle-ci. En effet, son épouse était catholique et lui, était israélite. Sa femme et ses enfants sont donc enterrés dans la partie catholique et protestante du cimetière de Montmartre mais lui ne pourrait être inhumé que dans la partie juive. Sa femme, lors d'une visite dans ce cimetière, s'était aperçue de cette séparation et elle lui avait demandé d'être inhumée au plus près de la limite de la partie catholique pour être près de lui lorsqu'il reposerait aussi pour l'éternité. 

Après 33 années de demandes et de démarches, il dut attendre un assouplissement des règles de gestions des carrés confessionnels dans les cimetières parisiens pour obtenir satisfaction. Ce changement lui permettra d'acquérir une concession à la limite des divisions qui bientôt disparaitront, il pourra ainsi être enterré à côté de son épouse, dans un nouveau caveau où il fit transporter le corps de sa bien-aimée.
Osiris étant de cette époque fertile du romantisme et de l'amour inconditionnel, il ne laissa à personne le droit de s'occuper du corps de sa femme : lorsqu'il fit transférer de caveau son épouse, il fit changer également le cercueil de cette dernière et c'est lui seul qui s'occupa du corps, os par os, pour lui rendre une dernière attention.
Le tombeau de famille qu'il fit élever au cimetière Montmartre est orné d'une reproduction du Moïse de Michel-Ange. Ce choix, qui déclencha quelques débats, il l'expliquait par le fait qu'il voulait qu'un chef-d'œuvre surmonte son cercueil. C'est ainsi qu'il voulait reposer.

Cessant les affaires, il vit retiré dans son hôtel particulier au n°9 rue La Bruyère. Il se distingue par une vie d'une grande sobriété au milieu de ses souvenirs de l'époque napoléonienne, qu'il collectionne. Il mène une vie frugale, sans même installer l'électricité qu'il estime trop coûteuse. Autant il est avare lorsqu'il s'agit de sa vie et de ses dépenses personnelles, autant il est généreux et donne des sommes énormes lorsque c'est pour les autres ou pour l'avenir. Passionné par Jeanne d'Arc et surtout par Napoléon, il acquiert aux enchères en 1896 les ruines du château de Malmaison, ex-résidence privée de l'empereur. Ce grand domaine, il va le faire minutieusement restaurer et une fois que le château sera de nouveau resplendissant, il va l'offrir à l'Etat avec une grande partie de sa collection napoléonienne. 


Beaucoup d'encre a coulé à propos de son nom Osiris. En effet, par décret impérial du 24 août 1861, il obtient le droit d'ajouter à son nom celui d'Osiris. Certains vont s'en gausser, imaginer une passion pour le dieu égyptien, mais il n'en est rien : à priori, selon son secrétaire, M. GAB, ce surnom lui vient de sa mère. Lorsqu'elle était enceinte, elle eut peur qu'un malheur n'arrive à son frère, marin au long cours, embarqué sur un navire qui portait le nom du dieu égyptien. La future mère fit le vœu de donner ce nom à son enfant pour remercier Dieu si le marin revenait sain et sauf. Ce qui fut fait, on appela donc l'enfant Osiris même si son état civil était bien Daniel IFFLA. Peut-être l'enfant qui a grandi a voulu formaliser la démarche de sa mère et officialiser ce nom qu'elle lui avait donné.

Philanthrope, il dépense donc ses revenus à faire le bien : il finance des œuvres sociales, des monuments, des fondations, des écoles, au moins 8 synagogues (rue Buffaut à Paris, à Arcachon, à Bruyères, Vincennes, Tours, Tunis, Lausanne, etc.), crée des prix, fait des dons à des instituts, etc. Il fait ériger un monument à Waterloo à la mémoire des grenadiers de la Garde. Il achète même un important domaine viticole dans le Sauternais (château de la Tour Blanche à Bommes), qu'il va léguer à l'Etat à condition qu'il y ouvre une école de viticulture et de vinification qui deviendra d'ailleurs un lycée professionnel agricole...


Son héritage :


Il va léguer... eh oui, car nous arrivons en 1907...
Et le 4 février 1907, Daniel IFFLA-OSIRIS meurt des suites d'une longue affection des reins dans son hôtel de la rue La Bruyère à Paris. Les reins ? un rein ! car l'autre était sain. Après six opérations, les médecins refusaient de lui ôter le rein malade car à 81 ans, il n'aurait plus la force de supporter l'opération...



(Source : Base Léonore)


Et alors, ce bateau me direz-vous ?
On y arrive, on y arrive...


Donc Daniel IFFLA, Osiris, décède. Il laisse une grande fortune et un testament. Ce testament est un monument en lui-même, seuls les derniers membres de sa famille auront sans aucun doute un sentiment de frustration : ces derniers, écartés de la succession, ont présenté une réclamation à la ville de Bordeaux. Ces derniers ? ces dernières devrais-je dire, puisqu'à sa mort, Osiris n'a plus que deux nièces: la comédienne Charlotte LYSES et la cantatrice Emma BARDAC. La petite histoire prétend qu'il les déshérita car il désapprouvait leur conduite : la première était la maitresse de Lucien GUITRY et elle épousa Sacha, son fils. La seconde était la maitresse de Claude DEBUSSY qu'elle épousera.

La plus grande partie de la fortune d'Osiris ira donc à l'Institut Pasteur, qui sera son légataire universelle. Cela s'explique par le fait qu'après la mort de sa femme et de ses enfants, il aura à cœur d'aider la médecine et de faire progresser les recherches. La fondation Pasteur va recevoir la somme colossale pour l'époque de 30 millions de francs. C'est le legs le plus important de son histoire ! Il aura un rôle déterminant dans le développement de l'institut, lui permettant d'acheter des terrains et de créer en 1908 l'Institut du Radium.


La partie de son testament qui nous intéresse est dans le 2ème codicille du 5 juillet 1906 :
"Je donne et lègue à la ville de Bordeaux, ma ville natale, la somme de deux millions pour la fondation dans cette ville d'un asile de jour où seront reçus à des heures différentes fixées par la municipalité bordelaise des ouvriers âgés et des indigents des deux sexes sans distinction de sexe.
Cet asile de jour fonctionnera dans un bateau de construction et d'aménagement appropriés à sa destination et qui sera amarré au milieu de la Gironde à l'endroit jugé le plus convenable par la municipalité...
... Cet établissement portera en façade ces mots : Fondation Osiris."






Le bateau :


Nous y sommes, le voilà notre bateau !
Un bateau pour faire un asile, un abri en ville... Quelle idée...
Pourquoi ?
Un auteur, Gab, dans son livre édité en 1911 "Monsieur Osiris", préfacé par Jules CLARETIE, en donne une explication tout à fait plausible :
"M. Osiris donne asile aux malheureux et il veut que ce soit pour toujours ; alors il désigne un bateau, dans une intention marquée ; il prévoit et déjoue les répulsions de la misère chez les propriétaires récalcitrants et les plaintes processives ou opposantes de voisins mécontents, voire même des caprices du caractère humain même bienfaisant, les chicanes de toutes parts qui pourraient empêcher son oeuvre de se faire, ou la détruire et qui en compromettraient la stabilité et l'avenir ; alors il lui assigne un siège hors des habitations sociales, loin du monde même sociale, sur un bateau pour en faire une île inattaquable autant qu'indestructible, par les atteintes malsaines et des villes et des êtres... dans un bateau que la municipalité de Bordeaux a la charge d'entretenir sur l'eau... ".

Le conseil municipal de Bordeaux accepta le legs lors de sa séance du 26 février 1907, mais la ville n'est visiblement pas très enthousiaste : il existe déjà des structures municipales ou confessionnelles pour pratiquer la charité et le projet d'un bateau promet d'être compliqué à mettre en œuvre. 
Le temps passe mais l'exécuteur testamentaire, le docteur ROUX qui dirige l'Institut Pasteur, est intraitable et il veut faire respecter à la lettre les volontés du défunt. Comme le testament est fait de telle façon que les héritages se bloquent dés qu'un bénéficiaire tergiverse, les pressions doivent être terribles pour la ville. En effet, l'importance de l'héritage est énorme (environ 180 millions d'euros) et les bénéficiaires nombreux.

La ville engage alors des études.  En 1910, la ville constitue une commission chargée d'examiner la construction du bateau. Elle est composée de cinq membres du conseil municipal, d'un architecte municipal, de l'ingénieur en chef de la ville, Monsieur LIDY, un ingénieur maritime et un chef de division (?). Cette commission est chargée de préparer le dossier et d'aviser tous les constructeurs maritimes de France, qui ont jusqu'au 11 juin 1910 pour s'inscrire et avoir le droit de concourir. 15 constructeurs sont intéressés par le projet, mais seuls 13 sont admis à concourir :
- 6 constructeurs sont de Bordeaux ;
- 2 sont de Paris, spécialisés dans le ciment armé ;
- 3 sont de Nantes et St Nazaire ;
- les 2 derniers sont de Dunkerque et du Havre.
Détail cocasse, l'utilisation du ciment armé étant encore peu courante dans la construction de bateau, la commission a manifesté beaucoup de méfiance vis-à-vis des constructeurs parisiens. Elle demanda d'ailleurs à l'un d'eux de s'engager sur les possibilités d'échouage d'un bâtiment en ciment et de produire des engagements d'un compagnie d'assurance qui pourrait assurer un tel bateau.
C'est cocasse dans la mesure où ces constructeurs de bateaux en ciment armé ne seront pas retenus alors que des années plus tard, c'est une barge en ciment qui sera transformée par l'Armée du Salut et réaménagée par Le Corbusier pour devenir le bateau Louise-Catherine. Ce bateau en ciment, amarré à Paris, accueillera pendant plusieurs décennies les sans-abris.

La ville est autorisée à prélever la somme de 350 000 francs pour la construction du bateau et l'ingénieur en chef de la ville conçoit le cahier des charges qui est transmis aux 13 constructeurs en lice. Le concours est ouvert le 25 juin et la date de limite de dépôt de l'avant-projet est fixée à deux mois plus tard.


(source : Les cahiers de l'Entredeux Mers, n°51)



(source : Les cahiers de l'Entredeux Mers, n°51)



Lors de son réunion du 20 octobre 1910, 7 concurrents se sont désistés et il ne reste que 6 projets proposés par 4 constructeurs de Bordeaux, 1 de Nantes et 1 de Paris. Ce chiffre tombe à 5 puisqu'un des constructeurs bordelais est écarté pour ne pas avoir fourni toutes les références exigées. La commission demande donc aux 5 constructeurs restant de produire le projet complet pour le 1er février 1911. A cette date, il ne reste que 4 projets. Deux sont écartés car non conformes au programme. Pour les deux restant, il leur faut revoir leur copie et faire quelques retouches. La commission rencontre des difficultés pour trancher et choisir l'un des constructeurs, tous les deux bordelais : le projet de DYLE et BACALAN (5 rue Achard à Bordeaux) lui parait supérieur au point de vue de la coque. Le second projet, présenté par LABAT et LIMOUZIN (place Richelieu à Bordeaux), disposait d'avantages au niveau de la superstructure.


(source : Les cahiers de l'Entredeux Mers, n°51)



Comme la commission ne peut pas se décider, elle arrête un prix maximum et demande aux deux constructeurs de lui faire une offre.
Finalement, le 16 février 1911, les deux constructeurs sont convoqués à la mairie et les propositions sont décachetées en présence du maire. Le marché est finalement conclu avec les chantiers et ateliers de DYLE et BACALAN qui proposent le projet le moins couteux : 339 700 francs. Les plans et devis de ce constructeur seront approuvés lors de la séance du conseil municipal en date du 28 mars 1911. Il faut encore attendre le décret émis par le ministère de l'Intérieur approuvant la construction du bateau et le 20 mai 1911, soit 5 ans après la mort de Daniel IFFLA, la construction du bateau peut enfin débuter.

Enfin... en théorie, car dans les faits, le bateau n'a été mis en chantier qu'en octobre 1911. En effet, la clôture d'une enquête publique du 28 août au 11 septembre sur la pertinence du bateau-soupe et de son emplacement a encore repoussé le début de la construction. La livraison du bateau devait se faire 10 mois plus tard, c'est à dire le 19 mars 1912.


La construction :


La coque en tôle d'acier pèse 258 016 kilos et elle est divisée en cinq compartiments étanches. Il y a pas moins de 1 609 kilos de rivets. Le bateau a la forme d'un House boat. La coque est mise à l'eau le 18 avril 1912 à 7h30 par un petit matin brumeux. Le journal La France indique que cet événement a eu lieu devant un tout petit nombre d'invités. Le bateau à flot est alors livré à différents sous-traitants qui vont achever le bâtiment et le préparer à son utilisation finale.

Dans son édition du 12 mars 1911, le journal La Petite Gironde dresse les caractéristiques principales du projet :
- la coque en tôle d'acier mesurera 50 m de longueur et 12,50 m de large. Son tirant d'eau est de 1,40 m.
- ce sera un édifice supporté par un flotteur dans le genre des pontons d'accostage, réuni à la terre par une passerelle articulée en fer, de construction élégante et légère.
- sur le premier pont se trouveront les installations principales : cuisines avec guichets de distribution, réfectoires dont un de 80 places pour hommes et un de 26 places pour femmes, bureau de surveillant, magasins, WC, etc.
- sur le pont supérieur : promenoir couvert, lavabos, salles d'attente, cabine médicale, poste de garde et logement du gardien.
- les communications seront larges et faciles.
- le bateau sera aéré et éclairé par de larges baies.
- il sera équipé du chauffage central et de l'électricité.



(Source : http://ronfleur.centerblog.net/)

(Source : http://ronfleur.centerblog.net/)

Il manque à cette énumération les soutes à charbon pour les cuisines, une laverie, le logement de 3 pièces pour le directeur sur le pont supérieur et son bureau au niveau du premier pont, ainsi que deux pavillons médicaux. Le bateau est équipé d'un réservoir de 3 000 litres d'eau, alimenté par un tuyau allant à une prise d'eau à terre. Le chauffage central est à vapeur basse pression.
Les sols et les cloisons intérieurs sont carrelés pour être facilement nettoyés et désinfectés. Les murs sont constitués de plaques de béton armé sur la face extérieure et de briques à l'intérieur, le tout espacé par un matelas d'air. Les plafonds sont en plâtre ou en frises de pitchpin (bois de pin utilisé en construction navale, dur et réputé imputrescible). La toiture est en zinc et les fenêtres du bateau ont des menuiseries en chêne : 14 au pont supérieur et une vingtaine sur le premier pont. Il y a 82 lampes électriques pour éclairer les pièces.
C'est la fabrique de meubles A.DUBOIS (43 rue Guillaume Leblanc à Bordeaux) qui va livrer le mobilier constitué notamment de 22 tables de 1,50 m sur 0,80 m de large, en chêne avec le dessus en marbre.

Après sa mise à l'eau, la coque est amenée jusqu'à son lieu d'amarrage, quai Saint Croix, face à la porte de la Monnaie, l'avant tourné vers le Pont-de-Pierre. Quelques mois seront encore nécessaires pour achever les travaux. 

Le quai Saint Croix n'étant pas strictement vertical, le bateau Osiris est amarré à quelques mètres du bord. Il est relié au quai par une passerelle légère métallique formant deux couloirs afin de faciliter l'accès et la sortie. Comme prévu par les spécifications imposées aux chantiers, l'éclairage électrique et l'eau potable étaient fournies par le réseau de distribution de la ville. Le bateau est doté d'un système de chauffage à l'eau chaude qui doit maintenir à bord une température de 15° C lorsque la température extérieure est de -30° C.



Dans l'édition de la Petite Gironde du 31 décembre 1912 figure une description du bateau : Il offre sur l'eau tranquille du fleuve une silhouette élégante. Il ne rappelle pas vraiment les lignes d'un navire. On dirait plutôt un immeuble original, vaste, avec terrasse, posé sur l'eau.
Lorsque l'on met le pied sur le bateau, on trouve à droite le réfectoire pour les femmes (26 places prévues) et à gauche, c'est le réfectoire des hommes (80 places). Au centre, entre les deux réfectoires, ce sont les cuisines et divers locaux servant pour les ustensiles, le matériel et les approvisionnements.
Au premier étage, le pont du bateau comporte une superbe promenade sur laquelle, de chaque côté, des salles d'attente ont été aménagées. Elles sont prévues pour le cas où il y aurait des encombrements dans les réfectoires. L'agencement du bateau est décrit comme parfait, clair et aéré.






Les "Restos du Cœur" avant l'heure :


C'est le 30 décembre 1912 à 11 heures qu'aura lieu l'inauguration officielle du bateau-soupe OSIRIS sous la présidence de Charles GRUET, maire de Bordeaux. Il parait qu'il tombait des trombes d'eau ce jour-là. Un déjeuner eut lieu pour l'occasion. A partir de cette date, repas et soupes sont servis deux fois par jour aux indigents, mère-nourrices et femmes enceintes de 7 mois au moins.

Le bateau est placé sous la direction de M. GARGON et la commission administrative municipale, présidée par M. BELLOCQ, veillera à son fonctionnement.
La réalisation de cette œuvre fut accueillie avec ironie et scepticisme par une partie de la presse locale mais le succès du bateau-soupe fut au rendez-vous : un rapport de la commission administrative du 30 avril 1915 indique que depuis son ouverture le 30 décembre 1912, le bateau a servi 347 320 soupes et 74 327 repas.
En 1912 et 1913, le bateau a accueilli annuellement :
- 900 hommes et 250 femmes âgés de moins de 50 ans, pouvant travailler mais passagèrement malades ou chômeurs.
- 650 hommes et 100 femmes de plus de 50 ans ou infirmes.
- 250 enfants, surtout le jeudi et le dimanche.
- 220 femmes enceintes ou mères nourrices.
Il est précisé que la mortalité des nourrissons est très faible, leur croissance étant surveillée par le service médical.



(Source : www.delcampe.fr)




Au niveau du fonctionnement :

- le bateau était ouvert de 9 heures à 12 heures et de 15 heures à 18 heures.
- les distributions gratuites de soupe avaient lieu à 10 heures et à 16 heures. Chaque ration comprenait environ 350 grammes de pain, 150 grammes de légumes et 250 grammes de bouillon.
- entre 11 heures et 17 heures, un repas pour les nourrices et les femmes enceintes était servi. Il était composé d'une soupe, d'un plat de viande, d'un plat de légumes, d'un dessert, le tout arrosé d'un verre de vin.
- Pour son fonctionnement, M. LOPEZ-DIAZ, l'adjoint au maire de Bordeaux, crée un titre de rente annuel de 50 000 francs.

Différentes améliorations seront rapidement apportées, comme l'installation de rideaux en toile sur le pourtour de la galerie afin de préserver l'intimité des occupants. Une modification du système d'amarrage est également réalisée pour le renforcer contre l'action du mascaret et réduire l'encombrement du bateau, gênant pour les bateliers. Enfin, l'installation d'une conduite de gaz permet de moderniser la cuisine et de remplacer le charbon.

Au fil des années, il est bien sûr nécessaire de procéder à des réparations et à des travaux d'entretien. En 1920, c'est l'intégralité de la toiture en zinc qu'il faut refaire. Le chantier est confié à P.METIVIER (156-169 rue Mouneyra à Bordeaux) pour 19 321,48 francs, auxquels il faut ajouter les frais de reclouage général, soit 868,10 francs. En 1925, c'est le pont qu'il est urgent de refaire et c'est les Chantiers de la Garonne qui obtiennent le contrat. Hélas, au fil des travaux, on découvre de plus gros travaux à faire car le bois est pourri, le fer est rouillé et les dépenses imprévues sont énormes.
En 1932, c'est de nouveau les travaux de zinguerie de la toiture qui retiennent l'attention. En 1933, on découvre des voies d'eau dans la coque ! En 1934, il est prévu de faire pour 90 000 francs de travaux de restauration mais nous ne saurons pas exactement ce qu'il a été fait car il n'a pas été trouvé d'archives de la période 1935-1940.
En 1941, le port autonome de Bordeaux demande à la mairie de déplacer le bateau OSIRIS afin de pouvoir allonger l'estacade (jetée) de 200 m vers l'amont au profit des sociétés d'extraction des graves (granulats composés de sable et de gravillons). Le port propose que le bateau soit déplacé en rive droite mais la mairie résiste sachant qu'il est difficilement déplaçable. De plus, son éloignement serait préjudiciable aux usagers. 



Sa fin...


Nous ne savons pas trop ce qu'il s'est passé en matière de négociations mais le 12 décembre 1941, il est décidé que le bateau serait complètement désarmé. 

Le statut de ce bateau provenant d'un legs est particulier et la mairie n'a pas reçu de proposition d'acquisition, seules des associations sportives ont présenté des demandes d'utilisation.

Le bateau est vidé et ses matériaux seront entreposés dans un local municipal, rue de Saïgon. Les services municipaux récupéreront les appareils et fournitures électriques ainsi que la pendule du bord. La toiture en zinc sera réemployée pour les bains-douches de la Bastide et pour l'église Saint Ferdinand à Bordeaux. La coque elle-même sera mise en adjudication par le port autonome pour être démolie.
Entretemps, l'armée allemande va occuper Bordeaux et réquisitionne le bateau. L'occupant va ainsi le faire remorquer jusqu'à Pauillac et le reconvertir en plate-forme pour des batteries anti-aériennes. Selon les sources, il fut coulé sur place lors de l'évacuation du port de Bordeaux par l'occupant en 1944 ou touché lors d'un bombardement allié. Il parait que sa coque peut encore être aperçue à Pauillac à marée basse lorsqu'il y a de forts coefficients...

Après la guerre, Bordeaux obtint une indemnité au titre de dommages de guerre de 2 700 000 francs (sur les 9 millions demandés). Elle fut utilisée pour la reconstruction du foyer Leydet, situé prés de la place Nansouty et on y ajouta un asile de jour. En 1958, sur la demande du Grand Rabbin, il est décidé de placer dans le foyer une plaque commémorative pour perpétuer le souvenir de Daniel OSIRIS IFFLA. 

Voilà, cette plaque est la seule trace visible (enfin pour ceux qui fréquentent le foyer) à Bordeaux de cet homme qui avait sans doute ses défauts mais qui s'est intéressé au sort des "indigents". Sa générosité a permis de nourrir pendant plusieurs décennies des milliers de personnes, bien avant les non moins méritants "Restos du Cœur". Son action est même allée bien au-delà des pauvres car elle a permis de donner du travail à beaucoup de corps de métiers à Bordeaux et dans ses environs. En effet, de la construction à l'entretien du bateau et à son désossement, ce n'est pas moins de 30 années de travail que l'on peut comptabiliser. 

Cette petite plaque apposée dans un foyer de Bordeaux est sans nul doute dérisoire face à la générosité de cet homme.

Si d'aventure quelqu'un dispose d'une photo de la dite plaque et de la structure du bateau visible à marée basse, je suis preneur :)




(collection personnelle)




Sources :

- Site Wikipedia : 
France Bleu : Michel Cardoze raconte l'histoire du bateau à soupe
Site dafina.net
Grain de sel
Mémoire de Bordeaux
- Blog Ronfleur
http://motslocaux.hautetfort.com
- https://www.musee-assurance-maladie.fr/
http://www.genealogie-gironde.org
Légion d'honneur, base Léonore
- Blog Motslocaux, un article de 2006
- Blog Divagations et balades 
- Blog du CRIF de l'Aquitaine, un article de 2014
- Site Sudouest.fr
- Les cahiers de l'Entredeux Mers, n°51 (juillet-août 2002)
- "Osiris, mécène juif et nationaliste français", Dominique Jarrassé



Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine, édité en mars 1907 

















Revue municipale : recueil d'études sur les questions édilitaires, n° 506, édition du 16 au 31 août 1911

















Journal Le Petit Parisien, édition du 5 mars 1905








Journal Le Radical, édition du 5 février 1907




Bulletin de la société des amis de Vincennes, édité en 2007
















Journal Comoedia, édition du 8 novembre 1924





Bulletin hispanique, université de Bordeaux, édité en 1908




Journal Le Gaulois, édition du 20 avril 1912



Journal l'Aurore, édition du 31 décembre 1912






Le Musée social, n°2, édition de février 1913



Journal Le Radical, édition du 7 janvier 1913







Revue de la Solidarité Sociale, n°4, édition d'avril 1913





L'Univers Israelite, n°19, édition du 17 janvier 1913





Journal l'Humanité, édition du 4 février 1927






Le Petit Journal du Parti Socialiste, édition de janvier 1933




Colloque sur l'histoire de la sécurité sociale, éditée en 1991













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